Mes vies antérieures
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Je n’ai jamais su à quel moment précis le rêve avait commencé. Je n’ai pas eu pas cette sensation familière de sombrer dans le sommeil, ni cette rupture nette entre le jour et la nuit. Ce fut plutôt un glissement. Comme si, sans m’en apercevoir, j’avais franchi un seuil trop souvent emprunté par d’autres avant moi.
Lorsque j’ouvris les yeux, la lumière n’était déjà plus la même. Elle était douce, ambrée, légèrement voilée, comme filtrée par le temps lui-même. Les murs autour de moi étaient hauts, recouverts d’un papier peint aux motifs floraux fanés. L’air sentait la cire, le papier ancien et le bois ciré. Le silence avait une densité particulière, presque respectueuse, comme s’il contenait des souvenirs en suspens.
Je compris immédiatement que je n’étais pas dans mon époque. Et pourtant, je ne ressentis aucune inquiétude. Mon corps semblait reconnaître les lieux avant même que mon esprit ne cherche à comprendre. Le parquet craquait doucement sous mes pas, comme s’il m’avait déjà portée autrefois. La lumière dorée entrant par les fenêtres étroites évoquait la fin d’un après-midi d’automne, quelque part à la fin du XIXᵉ siècle. Ce n’était pas une pensée : c’était une évidence.
Un vieux secrétaire en bois sombre se tenait devant moi. Un meuble massif, patiné par les années, habité par une présence silencieuse. Je m’y assis naturellement, sans hésitation, comme si mes gestes savaient déjà où se placer. Sur le plateau reposaient un encrier, une plume, et un carnet relié de cuir brun.
Mon journal.
Je l’ouvris avec précaution. Le papier jauni exhalait une odeur rassurante. Lorsque je pris la plume entre mes doigts, elle me parut étrangement familière. Je ne me demandai pas pourquoi je savais écrire ainsi. Certaines mémoires n’ont pas besoin d’être expliquées.
Un mouvement attira mon attention. Mistigri venait de sauter sur le bureau, Il n’était ni tout à fait le même, ni tout à fait différent. Son pelage semblait plus sombre, son regard plus ancien. Ses yeux, d’un doré profond, me fixaient avec cette intelligence tranquille que je lui connaissais si bien. Il s’assit face à moi, enroula sa queue autour de ses pattes et me contempla en silence.
« Toi aussi », murmurai-je.
Ici, il ne miaulait pas. Il semblait exister autrement, comme s’il était le gardien discret de ce lieu hors du temps. Une présence rassurante, un repère.
Je posai la plume sur le papier. Les mots vinrent sans effort. Je me souvenais sans me rappeler. Je vivais dans un temps qui n’était pas le mien, et pourtant tout en moi y trouvait sa place.
À mesure que j’écrivais, la pièce semblait s’élargir. Les murs reculaient légèrement, comme si l’espace respirait avec moi. C’est alors que je ressentis ce frisson familier. Cette sensation subtile, presque imperceptible, qui annonçait une présence aimée.
Je n’étais plus seule. Il n’apparut pas immédiatement. Il était là comme une variation de l’air, une chaleur douce derrière mon épaule, une attention silencieuse. Mon cœur se serra sans douleur.
Manu.
Je fermai les yeux un instant, la plume suspendue.
« Je sais« , murmurai-je. « Je sais que tu es là« .
Lorsque je rouvris les yeux, il se tenait près de la fenêtre. Il était légèrement flou, comme s’il appartenait davantage à la lumière qu’à la matière. Ses traits m’étaient familiers, adoucis par la clarté sépia qui baignait la pièce. Ses cheveux étaient plus courts, sa barbe discrète. Il portait un costume ancien, parfaitement à sa place dans cette époque qui n’était pourtant plus la sienne.
Il n’appartenait ni au monde des vivants, ni à celui des morts, il était là, simplement.
« Tu écrivais encore« , dit-il.
Sa voix ne traversa pas l’air. Elle résonna directement en moi.
» J’écrivais pour comprendre« , répondis-je. « Ou peut-être pour ne pas oublier ce que je n’ai jamais vraiment su« .
Il sourit. Ce sourire-là n’avait jamais changé, quelle que soit l’époque.
Une autre présence apparut alors. Plus enracinée, plus enveloppante. Elle portait l’odeur de la lavande, la chaleur du foyer et la patience du temps.
Grany était assise dans un fauteuil, près du mur. Elle tricotait tranquillement, comme si la scène n’avait rien d’extraordinaire. Ses gestes étaient lents, précis. Lorsqu’elle leva les yeux vers moi, son regard était rempli de cette sagesse tranquille qui n’exige aucune explication.
« Tu vois, ma petite Souris », dit-elle doucement, il y a des rêves qui sont des maisons. On y revient quand l’âme en a besoin.
Une émotion profonde me traversa. Ce n’était pas de la tristesse. C’était une reconnaissance.
« Alors ce n’était pas juste un rêve » ? demandai-je.
Grany sourit.
« Le temps est une drôle d’invention. L’amour, lui, n’a jamais vraiment respecté les règles« .
Mistigri descendit du bureau et vint se frotter contre mes chevilles. Sa chaleur était bien réelle. Je repris la plume.
Il existait des vies qui continuaient de respirer sous la peau des autres. Des liens qui changeaient de forme, mais jamais de fréquence.
Je me levai et m’approchai de Manu. Il ne recula pas. Il ne s’avança pas non plus. Il se tenait exactement à la bonne distance, celle qui respecte les frontières invisibles.
« Est-ce que nous nous étions déjà connus ainsi » ? demandai-je.
Il inclina légèrement la tête.
Nous avions été ce que nous pouvions être à chaque époque. Ami, frère, amour silencieux, guide. Le lien, lui, n’avait jamais changé.
Alors je compris. Cette impression de reconnaître avant de rencontrer. De perdre avant même de tenir. Ce n’était pas une blessure. C’était une mémoire d’âme.
Grany posa une main sur mon épaule.
« Tu n’as pas besoin de tout porter d’un coup », murmura-t-elle. « Tu te souviens juste assez pour continuer ».
La lumière commença à changer. Les contours devinrent plus doux, plus instables. Le sépia s’éclaircit lentement, comme une photographie ancienne qui s’efface.
« Est-ce que je vais oublier » ? demandai-je.
« Non », répondit Manu. « Tu n’oublieras rien, tu laisseras simplement les choses changer de forme ».
Mistigri miaula enfin. Un son clair, précis. Comme un rappel.
Je retournai au secrétaire et refermai mon journal. La plume roula doucement avant de s’immobiliser. Je posai ma main sur la couverture, une dernière fois.
Quand je me réveillai pour de bon, le cœur encore vibrant, je ne sus pas exactement ce que j’avais rêvé.
Mais sur ma table de nuit, mon journal était ouvert.
Et une phrase y était inscrite, d’une écriture que je reconnaissais sans l’avoir apprise :
Ce qui aime ne meurt jamais. Il change seulement d’époque.
Mistigri dormait au pied du lit.
Et quelque part, hors du temps, une présence veillait encore.
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Un croquis de Manu
Auteur : Pascale – Design : Bruno
Toutes les illustrations et dessins du journal de Louise et de Louise sont la propriété exclusive de Pascale LEBEUR
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